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Ingres et sa ville natale Montauban

Ingres et Montauban

« Montauban ou le rêve impossible »

« J’aimerais mieux renoncer à tout cela […] pour aller vivre en paix, à Montauban[…], ignoré un jour devant l’autre, me reposer et respirer enfin.» écrit Ingres à Gilibert le 2 octobre 1841 alors qu’il connaît enfin la gloire et les honneurs et que le Tout-Paris se l’arrache pour lui offrir soirées et dîners.
Ses rapports avec la « cara patria », comme il la nomme, reposent sur un étrange paradoxe : la nostalgie des souvenirs d’enfance et l’envie exprimée dans de nombreuses lettres à ses amis de revenir sur la terre de ses origines confrontées à l’absence effective de visites à son pays. Car Ingres, au cours de sa longue vie, n’est revenu qu’une fois à Montauban, pour un bref séjour d’une dizaine de jours, afin d’accompagner Le Vœu de Louis XIII, peint pour la cathédrale de sa ville natale.
« Cette idée de revoir mon pays et surtout de t’y revoir, mon brave et digne ami […] me met hors de moi, de plaisir et d’espoir » dit-il alors à Gilibert, le 1° novembre 1821. Il vient à peine d’achever l’ébauche de ce grand tableau qu’il ne présentera au Salon que trois ans plus tard et à Montauban seulement en 1826.
La perspective de ce voyage ravive durant ces années-là les souvenirs de l’artiste qui n’hésite pas alors à révéler sa gourmandise : « t’avouerais-je une faiblesse, ou plutôt une gourmandise ? Mais par un effet de l’amour de la patrie, […] je voudrais que tu eusses la complaisance de m’envoyer (ceci est pour moi), quels sont la qualité des ingrédients et la manière de s’y prendre pour me faire manger ici certain millas, qu’une bonne femme faisait dans notre enfance et dont tu manges peut-être encore sous le couvert, et que l’on distribuait sur une feuille de chou et qui faisait notre bonheur ! et d’un. Les boudins de Montauban sont si supérieurs que j’en ai fait venir [l’eau] à la bouche de ceux à qui j’en ai parlé et à moi aussi. Je voudrais donc encore en avoir l’exacte et scrupuleuse recette. Ris tant que tu voudras, mais tu seras peut-être bien content un jour d’en manger de notre ménagère » (Ingres à Gilibert, 24 décembre 1822).

Quelle était donc la nature de la relation du peintre à Montauban ? Sur quels évènements reposait-elle ? Quelles amitiés l’ont assez nourrie pour qu’au soir de sa vie Ingres décide de donner puis de léguer des dizaines voire des milliers d’œuvres à son musée qui sans cela serait resté un honnête mais banal musée de province ?

Jean-Auguste-Dominique Ingres naît à Montauban le 29 août 1780, faubourg du Moustier, au 50 maison Déjean, sur la ruelle Mourancy . L’immeuble a aujourd’hui été démoli mais une plaque commémorative témoigne sur la nouvelle maison de cette illustre naissance. Son père, Jean-Marie-Joseph Ingres, né à Toulouse mais de mère montalbanaise, est sculpteur d’ornements. Il a épousé Anne Moulet, d’origine quercinoise, en 1777. Celle-ci lui donnera sept enfants, dont deux meurent en bas âge.
Seul l’aîné, Jean-Auguste-Dominique, compte pour son père qui ne ménage ni son temps ni ses attentions pour celui qui allait devenir l’un des plus grand peintre de son temps. Mais à cette époque, sa famille aime à l’appeler simplement de son premier prénom : Jean, et plus familièrement Ingrou.
Son père, reconnaissant très tôt le talent de son fils, lui fait quitter Montauban, alors qu’il est encore bien jeune, pour l’amener à Toulouse où il lui dispense les premiers enseignements à l’Académie des Beaux-Arts dans laquelle Ingres est admis dès l’âge de onze ans. Il lui fait étudier la musique en même temps et le jeune homme devient second violon dans l’orchestre de Toulouse. Ses professeurs, le peintre Joseph Roques, le paysagiste Jean Briant et le sculpteur Jean-Pierre Vigan, qui l’héberge dans sa maison, l’encouragent, avec son père, à continuer ses études à Paris où il arrive en 1797, dans l’atelier de David, avec le certificat qu’ils ont signé : “ce jeune émule des arts honorera un jour sa patrie par la supériorité des talents qu’il est très près d’acquérir”.
C’est le cas aujourd’hui où le musée de sa ville natale porte son nom avec fierté et consacre plus d’un étage aux œuvres de l’artiste. Ses dessins font la gloire et la richesse du musée de Montauban, qui a hérité de son fonds d’atelier et compte 4507 feuilles de sa main. On doit davantage cette richesse exceptionnelle aux liens que le peintre conserva avec ses amis montalbanais, Jean-François Gilibert et sa fille Pauline, Armand Cambon et Bernard-Prosper Debia qu’aux onze années qu’il passa à Montauban.
Tous surent mettre en valeur les témoignages d’estime de la ville à son compatriote, tel que l’appellation d’une rue Ingres dès 1844, du vivant de l’artiste, mais chacun joua un rôle particulier auprès d’Ingres.

Le plus important d’entre eux fut Jean-François Gilibert. « Tu es pour moi toujours et le plus ancien, puisque nous nous sommes connus enfants, et le seul véritable ami » lui dit-il en 1818. De trois ans son cadet, celui-ci accompagna Ingres à Paris pour y faire ses études de droit. Ils y formèrent avec le jeune sculpteur Bartolini un trio inséparable sans doute jusqu’en 1806, date du départ d’Ingres pour Rome et du retour de Gilibert dans le sud-ouest. Il s’établit comme avocat à Montauban, ville d’où il ne s’expatriait qu’à de rares occasions lors de ses visites à Ingres. Avec sa fille Pauline qui continua de correspondre avec Ingres après la mort de son père, en 1850, ils surent entretenir la nostalgie du peintre à l’égard de Montauban et de sa campagne environnante en lui envoyant régulièrement des colis de victuailles issues du sol natal : dindes truffées, confits d’oie, vins du Fau, pêches et raisins. Certains de ces envois inspirent à l’artiste des motifs pour sa peinture, c’est en tout cas ce qu’il écrit en 1843 alors qu’il se débat avec la composition de L’Age d’Or, grande fresque murale pour le château de Dampierre, à Gilibert pour le remercier de l’envoi « de ces belles pêches belles comme le prisme d’un beau soleil couchant du midi aux couleurs d’or et feu, et le goût digne des dieux et de l’âge d’or où j’espère les peindre à leur place ».

Gilibert eut un rôle déterminant dans la commande à Ingres du Vœu de Louis XIII pour la cathédrale de Montauban, en 1820. Ingres le reconnaît volontiers : « Ta bonne sollicitude pour moi a eu le succès que tu en attendais […] Il est bien vrai que rien ne me fait plus de plaisir que cette circonstance qui me met en rapport si touchant avec le pays qui m’a vu naître, et je t’en remercie de tout mon cœur ».
S’ouvre alors une période de plusieurs années pendant lesquelles Ingres prépare son tableau. Celle-ci marque un point d’orgue dans les relations de l’artiste avec sa ville natale. Correspondance administrative avec les différentes instances pour préciser la commande, le sujet, la rétribution qu’Ingres trouve insuffisante et que son ami réussit à faire augmenter grâce à la participation de la Ville de Montauban, correspondance nourrie avec Gilibert qu’il tient au courant de l’avancée de ses travaux. Il le charge également de faire patienter les montalbanais qui ne verront le tableau qu’en 1826 à cause de la gravure qu’Ingres avait souhaité en faire avant son départ.
Le gouvernement en avait alors profité pour tenter de retenir l’œuvre à Paris afin de la placer au musée du Luxembourg. Mais Ingres loyal, malgré le prestige plus grand de cette proposition, insista pour que l’œuvre arrive à Montauban. Il rêve alors de revoir le château de Bruniquel, « lieu chéri des souvenirs de mon enfance. […] Te dire que j’ai peu de sang-froid quand je pense à cet heureux moment où je reverrai ma patrie natale, des sœurs que je ne reconnaîtrai probablement pas et un ami tel que toi, j’en perds presque la tête […] » dit-il dans sa lettre à Gilibert du 11 octobre 1826.
Ce dernier lui prépare avec l’aide des autorités et de la population un accueil des plus triomphal. Ingres n’a prévu de séjourner à Montauban que du 12 au 22 novembre 1826. Ce seront dix jours de festivités orchestrées par Gilibert et relatées par la presse locale dont un fameux banquet de plus de quatre-vingt couverts servi dans la grande salle du conseil municipal. « J’ai revu la cara patria avec un plaisir et une douceur inestimables » dira Ingres qui est reçu partout, retrouve ses proches, ses amis, rencontre de nouvelles personnalités comme Léon Combes, le professeur de l’école de dessin. L’artiste lui rend visite dans les locaux de l’école aménagée dans deux salles de l’hôtel de ville qui deviendront le musée Ingres quelques décennies plus tard.
Un tableau peint par Gilibert peu après 1826 témoigne de cette visite.

Lors de son séjour Ingres rencontre et sympathise avec la famille Debia, en particulier avec le jeune Prosper, peintre et musicien qu’il aide à exposer et à qui il confie la réalisation de certaines parties de L’Apothéose d’Homère en 1827. Ils restèrent en relation jusqu’en 1834, année du nouveau départ d’Ingres pour Rome mais Debia joua un rôle essentiel avec Armand Cambon dans l’organisation de l’exposition des Beaux-Arts de 1862 à Montauban où Ingres avait la vedette.

Armand Cambon, né en 1819, était un cousin éloigné d’Ingres et un jeune peintre avec qui il se lia d’amitié à son retour à Paris, en 1841. Après la mort de Gilibert ce fut lui qui reprit le rôle de correspondant d’Ingres et défenseur des intérêts de l’artiste dans sa ville natale. Il sut le conseiller, grâce à son père notaire, pour son projet de don d’une partie de ses collections en 1851 et pour son legs plus tardif : « La ville de Montauban doit être le but vers lequel il faut le diriger quand à la disposition de ses biens artistiques, sans toutefois le violenter » écrit monsieur Cambon. Ainsi, en 1851, à l’exemple de Granet, Ingres envoie cinquante-quatre tableaux anciens ainsi que des gravures, des vases antiques et divers objets d’art mais à la grande déception des montalbanais, une seule peinture de sa main, une Eve copiée d’après Raphaël. « Il m’est doux de penser qu’après moi j’aurais comme un dernier pied-à-terre dans ma belle patrie, comme si je pouvais un jour revenir en esprit au milieu de ces chers objets d’art tous rangés là comme ils étaient chez moi et semblant toujours m’attendre ; enfin je suis heureux de penser que je serais toujours à Montauban, et que là où par circonstances je n’ai pu vivre, je revivrai éternellement dans le généreux et touchant souvenir de mes compatriotes » écrit-il au maire de Montauban le 18 juillet 1851.

Quelques temps plus tard, resté sans héritier direct, il décide de léguer à sa ville natale la plus grande partie de ce qui se trouvait dans son atelier. A sa mort, Armand Cambon, nommé exécuteur testamentaire et premier directeur du musée de Montauban par le peintre, se chargea alors d’accomplir le vœu de son maître et même un peu plus, emportant pour Montauban tous les portefeuilles de dessins qui se trouvaient dans l’atelier parisien du peintre, profitant un peu des hésitations de Madame Ingres. Une trentaine de tableaux peints par Ingres faisaient partie de ce legs, comblant les édiles montalbanais qui, dès le mois suivant, février 1867, appelèrent leur musée de Montauban : musée Ingres.

Ingres est aujourd’hui enterré au cimetière du Père Lachaise à Paris, loin de sa terre natale mais le musée de Montauban conserve intact le souvenir de son talent.

Pourquoi donc n’est-il pas revenu plus souvent dans cette ville riche, prospère et cultivée qui lui avait toujours fait bon accueil ? Pourquoi laissa-t-il au seul domaine du rêve l’idée d’y finir tranquillement sa vie auprès de son vieil ami Gilibert comme il le raconte à longueur de lettres ?

Certes les exigences de son travail puis les obligations de la gloire le retenaient au loin mais plus que tout ce sont les relations difficiles, voire exécrables entretenues avec sa famille montalbanaise qui l’empêchèrent de retourner au pays autant qu’il le souhaitait. Depuis la mort de sa mère en 1817, Ingres ne conservait de sa nombreuse famille que deux sœurs qui lui causèrent bien des soucis : mettant au monde des enfants sans être mariées, ce qui était difficilement concevable à cette époque-là, elles se montrèrent ensuite profiteuses et intéressées, n’hésitant pas à manier mensonges, secrets et cachotteries pour arriver à leurs fins. Ingres, grâce à l’intermédiaire de Gilibert puis de sa fille Pauline et enfin d’Armand Cambon leur versa toute sa vie une petite pension à chacune mais sans jamais calmer leur cupidité. On comprend mieux alors les réticences de l’artiste à revenir dans sa ville natale : « […] c’est cependant eux et leur scandale qui m’empêchera, me privera peut-être d’aller enfin vivre et mourir dans ma belle petite patrie que j’aime tant. Oui, mon bon ami, dans mes ennuis du monde […] j’ai souvent pensé à Montauban, à y aller vieillir avec toi surtout, et les aimables amis qui m’y conservent leur souvenir et leur précieuse estime. Je me fais, et avec ma bonne femme, de petits châteaux en Espagne qui me rendent heureux d’avance. Là après mon parti pris, ayant ramassé tous mes petits sous, me revoir un bonne fois sans soins, sans bruit, réhabitant citoyen de notre jolie ville, jouir de son beau climat et de tout ce que la nature y prodigue. Qu’en dis-tu ? Mais cette parentée, oui, elle me rend la chose presqu’impossible ! » dit-il dans une lettre à Gilibert le 10 juillet 1839.
Cette pénible situation l’amène à imaginer de cocasses projets à soixante-six ans tel que celui qu’il évoque avec son ami : « nous avons pensé d’aller d’abord descendre à ta campagne, et moi incognito avec des moustaches s’il le faut, aller à quatre heurs du matin visiter les lieux si chers de mon enfance. Qu’en dis-tu ? » (13 septembre 1846).

Face obscure de ses relations avec Montauban, ses piètres relations familiales laissèrent Ingres libre d’organiser son legs comme il l’entendait et permirent indirectement l’arrivée de ces dons et legs fabuleux dans sa ville natale, faisant de l’artiste pour « toujours le fils de sa vieille province », lui dont Jean Cassou disait : « Nous devrions nous habituer à ne l’appeler que le Montalbanais ».

© Musée Ingres

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