• peinture / sculpture

La Galerie espagnole de Louis Philippe au Louvre : 1838-1848

Alors que la France et l’Espagne des Bourbons avaient été étroitement unis au XVIIIe siècle sur le plan politique et culturel, la peinture espagnole du Siècle d’Or, conservée dans les palais et monastères de la péninsule ibérique était presque inconnue en France, sauf de quelques voyageurs.

Ce seront les maréchaux et les généraux de Napoléon Ier, souvent roturiers qui, par leurs prises de guerre, révèleront dans l’hexagone, l’importance de l’art religieux espagnol, grâce aux chefs d’œuvre qu’ils avaient rapportés d’Espagne et accrochés aux murs de leurs demeures privées, tels Soult, Aguado, Mathieu de Favier, Armagnac, Dessolles, Sebastiani pour ne citer que les plus célèbres.

A l’époque romantique, les écrivains français sont chaque jour davantage attirés par la production picturale espagnole dont ils peuvent, pour certains comme Mérimée, enfin connaître les originaux fameux au Musée du Prado ouvert en 1819, ce qui conduit le journaliste et polémiste Louis Viardot à réclamer, dès 1834, la création d’un musée espagnol à Paris. Or, depuis 1830, le roi Louis Philippe règne en France : encore duc d’Orléans, il avait épousé Marie-Amélie de Naples, nièce du roi Charles IV, et séjourné en Andalousie en 1810. On comprend mieux de ce fait, que profitant de la guerre civile, due au carlisme, qui a entraîné la « démortización » de biens d’église et leur vente massive, il envoie le baron Taylor et le peintre Dauzats en Espagne en 1835 afin d’acquérir pour « son compte personnel » un ensemble représentatif des peintures des Ecoles de ce pays.

Echappant à l’interdiction de sortie, décrétée par le ministre Mendizabal, Taylor a l’habileté de faire parvenir en France les œuvres achetées en Andalousie, Castille ou Valence, par voie de mer afin d’éviter la frontière pyrénéenne. Il va en coûter au roi Louis Philippe l’énorme somme d’un million-trois-cent-mille francs.

Le 7 janvier 1838 la Galerie espagnole est inaugurée au Musée du Louvre dans les salles de la Colonnade, et « mise gracieusement à la disposition des Parisiens » par le roi. Elle comporte 412 tableaux espagnols et une cinquantaine d’œuvres d’autres écoles. Le public surpris ou charmé découvre Greco, avec surtout la Femme à la fourrure (Musée de Glasgow) et le Christ en Croix (Musée du Louvre).
En revanche, Velázquez, Murillo et Ribera sont mal représentés ; sur vingt-sept œuvres attribuées à Ribera, seules, sept ont été identifiées. De Velázquez on trouve des toiles non autographes ou des répliques et, en regard des Murillo de la Collection Soult, la contribution du maître sévillan à la Galerie espagnole est relativement faible. Au contraire, Valdès Leal, Cano, Tristan sont excellemment choisis ainsi que d’autres artistes mineurs.
Mais la grande nouveauté pour les amateurs, est la salle où sont montrées les compositions aujourd’hui célèbres de Zurbarán ; acquises au nombre de quatre-vingt selon le catalogue de 1838, beaucoup ne sont pas de la main du maître en particulier les effigies de saintes ; à l’inverse les quatre peintures de la Vie du Christ de la Chartreuse de Jerez (Musée de Grenoble) sont considérées comme le sommet de l’art mystique en Espagne « production passionnée, dévote et sombre, mystique et brutale » écrit alors l’historien Charles Blanc. Le Saint François d’Assise avec une tête de mort (Londres National Gallery) frappe tous les esprits et c’est l’œuvre la plus commentée dans la presse.
Enfin, un autre événement extraordinaire et mal perçu par la plupart des critiques d’art, alors que Goya était mort à Bordeaux dix ans auparavant, l’extraordinaire sélection d’œuvres aujourd’hui fameuses du maître, comprenant entre autres Les Majas au balcon (Suisse, Collection particulière), La Forge (New-York, Collection Frick), Les Jeunes, Les Vieilles (Musée de Lille), et enfin la magique Duchesse d’Albe en mantille (New-York Hispanic Society), qui avaient été achetées par Taylor à Javier Goya, fils de l’artiste.

Malheureusement la Révolution de 1848 qui détrône le roi Louis Philippe et instaure la deuxième République, a pour conséquence, de restituer « stupidement » dira Baudelaire, la Galerie espagnole au roi déchu, qui l’emmène en Angleterre. Après sa mort, elle sera vendue à Londres en 1853 et deviendra en majeure partie la propriété de collectionneurs anglais. Un seul chef-d’œuvre était resté caché dans les réserves du Louvre, la magnifique Mise au tombeau de Jaime Hugreak, mais la peinture médiévale n’intéressait pas encore les Français.

Jeannine Baticle,
Conservateur général honoraire du Musée du Louvre

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